Université populaire

L'Euthyphron

Conférence  par Brigitte Boudon

 

Dialogue de jeunesse, première des trois grandes périodes que l'on a coutume de distinguer au sein de la production philosophique de Platon. Il aurait été écrit entre 399 (mort de Socrate) et 388 (premier voyage de Platon en Sicile).

C'est un dialogue "en direct" entre seulement deux personnages : Socrate et Euthyphron.

Il porte sur la définition de la piété : qu'est-ce que le pieux et l'impie.

 

Résumé de l'histoire :

Socrate et Euthyphron se rencontrent sous le Portique de l'Archonte-roi, à Athènes. L'archonte est le magistrat instructeur des affaires criminelles en matière de religion, le second des neuf archontes. Il a hérité des fonctions religieuses autrefois exercées par les rois, d'où le nom d'Archonte-roi.

Pourquoi se rencontrent-ils là ?

 

. Socrate est accusé d'impiété, de ne pas croire aux dieux de la cité, d'en inventer de nouveaux et de corrompre la jeunesse. Son cas relève de sa compétence. A l'age de soixante-dix ans, il n'a jamais eu affaire à la justice d'Athènes.

 

. Euthyphron poursuit son propre père pour meurtre et son cas relève aussi de la compétence de l'archonte-roi, dans la mesure où un meurtre peut entraîner pour toute la communauté une souillure de nature religieuse.

Pourquoi Euthyphron poursuit-il son père pour meurtre ?

 

Lecture du récit p 254-257 (Editions Garnier-Flammarion)

 

Socrate est étonné face à ce fils qui attaque son propre père. Pour un Grec, la piété filiale s'apparente à la piété religieuse. L'action d'Euthyphron semble aller à l'encontre de l'opinion commune. C'est pourquoi Socrate pense qu'Euthyphron doit être très savant en matière de piété.

 

Caractéristiques de l'Euthyphron

 

C'est un dialogue socratique , qui illustrerait la méthode du Socrate historique :

 

. recherches sur des domaines éthique et politique

 

. formuler des définitions universelles  : exemple ici de la piété

 

. raisonnement inductif, à partir de propositions particulières arriver à une proposition générale

 

. Socrate invoque son ignorance et a recours à l'ironie, pour motiver l'interlocuteur à s'engager dans l'entretien dialectique

 

. Une des meilleures illustrations de la dialectique socratique, avec les notions de réfutation des arguments, d'ascension vers le monde des Idées, puis de redescente dans le plan concret.

 

La réfutation est un mode d'argumentation très technique,  procédant par questions et réponses brèves, qui amène l'interlocuteur à une contradiction. S'il se prend en flagrant délit d'auto-contradiction, l'interlocuteur peut reprendre la recherche sur de nouvelles bases ….

 

. Thèse philosophique traditionnellement attribuée à Socrate, la vertu-science : la vertu morale est un savoir. Si nous savons ce qu'est la piété, il s'ensuivra que nous serons nécessairement pieux. La connaissance de la nature de la piété est une condition nécessaire et suffisante pour adopter un comportement conforme à l'essence de la piété. Il en va de même pour toutes les autres vertus morales.

 

C'est pourquoi Socrate attache tant d'importance à la définition des vertus.

Pour être vertueux, il faut savoir et celui qui sait ne peut agir mal. "Nul n'est méchant volontairement". Savoir ce qu'est la vertu, c'est l'acquérir et le désir de savoir est aussi un désir de s'améliorer, de se rendre meilleur.

 

. C'est un dialogue aporétique, se terminant en apparence sur une aporie, une impasse. Constat d'échec pour la définition de la piété. Nous verrons que ce jugement peut être largement nuancé….Il contient en fait un enseignement positif sur la nature de la piété.

 

 

Les personnages


Euthyphron

C'est un personnage probablement réel. Euthyphron est un prêtre, spécialiste des questions religieuses et qui revendique hautement sa science. Son rôle officiel dans la Cité est d'examiner le bien-fondé des accusations telles celles dirigées contre Socrate.

 

Pendant très longtemps, on a considéré que ce devin incarnait l'orthodoxie religieuse, les croyances religieuses traditionnelles populaires et Platon aurait voulu démontrer qu'un tel représentant était incapable de définir la piété, et donc d'empêcher que Socrate soit condamné pour impiété. Socrate victime des zélateurs de la religion traditionnelle.

 

Cette thèse a été critiquée au début du 20ème siècle et a vu le jour une toute autre interprétation qui a régné sans partage pendant soixante-dix ans : Euthyphron serait plutôt un excentrique, un fanatique se distinguant nettement de la religiosité moyenne de ses concitoyens…. Le procès qu'il intente à son père suscite la réprobation de ses proches, mais aussi de ses concitoyens….

 

La question a été réexaminée et finalement, la thèse traditionnelle de l'orthodoxie d'Euthyphron est aujourd'hui réhabilitée. Il est une sorte de défenseur de l'orthodoxie religieuse.

 

La crainte d'être souillé  par le crime de son père est conforme aux prescriptions de la religion populaire. Très orthodoxe et conforme aux croyances populaires.



Le thème de la souillure est en effet  très important en Grèce..

Le mot grec souillure signifie aussi le sacrifice qui efface la souillure. L'expiation, c'est l'acte qui permet au criminel de reprendre son activité normale et sa place dans la communauté. C'est une purification, une catharsis.

 

Or Euthyphron prétend purifier la souillure par un procès ! S'il voulait être fidèle à sa tradition religieuse, il devrait se purifier et aider à la purification de son père par des rites religieux qui lui permettraient d'expier la faute de sa famille. Or c'est par un acte juridique qu'il prétend le faire. Un procès est-il un acte religieux ou politique ?

C'est le début d'une réflexion majeure entre religion et politique.

 

Socrate

Lorsqu'il s'entretient avec Euthyphron devant le Portique de l'Archonte-roi, Socrate est âgé de soixante-dix ans. Il est sur le point de comparaître devant l'Archonte-roi, à la veille de son procès qui le condamnera à mort. Condamné pour impiété, il est important pour lui d'affûter ses arguments.

 

On a donc un double paradoxe :

. Socrate, considéré comme l'homme le plus sage d'Athènes, est condamné pour impiété ;

. Un fils, religieux de profession, poursuit son père pour meurtre ….

 

Les deux questions initiales sont :

. Le procès fait à Socrate est-il juste ?

. Celui d'Euthyphron contre son père est-il juste ?

Conduisent à de nouvelles interrogations : quid de la confusion entre politique et religion ? qu'est-ce que la justice ? qu'est-ce que la piété ?

Euthyphron et Socrate : comment définir la piété ?

Socrate essaie de faire comprendre à Euthyphron que pour répondre aux deux questions initiales, il est nécessaire de définir la piété.

Exigence d'unité et d'universalité.

Non pas décrire des actes pieux; mais déterminer ce qui fait que ces actes sont pieux.

 

Schéma de la trame du dialogue

 

Première réponse :

est pieux ce que je fais, c'est-à-dire poursuivre un criminel

 

Euthyphron ne comprend pas les exigences de Socrate et se contente d'une image, d'un exemple de piété. Il répond par un cas particulier.

 

Il ne quitte pas le domaine des opinions ou du multiple pour parvenir à l'unité de l'essence.

Insatisfait de la réponse d'Euthyphron, Socrate se contente de rappeler les exigences rationnelles : peut-être, mais il y a beaucoup d'autres choses dont tu dis qu'elles sont pieuses ….


Euthyphron accepte les critiques de Socrate et propose une nouvelle définition qui présente cette fois un caractère général.

 

Deuxième réponse :

Est pieux ce qui est cher aux dieux (ce qui est aimé des dieux). Ce qu'ils n'aiment pas est impie.

Socrate décompose la réponse et l'examine en deux étapes : d'abord les dieux, ensuite ce qui est cher.

 

. Socrate répond que les dieux ont des différends entre eux et ne sont pas toujours d'accord sur la valeur de telle ou telle situation ; un même acte peut être jugé pieux par un dieu et impie par un autre dieu. Alors comment juger ?

. Ce n'est pas parce qu'il est aimé des dieux que le pieux est tel, mais parce qu'il est le pieux que les dieux l'aiment. Socrate reproche à Euthyphron de confondre la cause et l'effet.

 

Seconde formulation de la seconde réponse : Est pieux ce qui est cher à tous les dieux

Répond à la première réfutation mais pas à la seconde.  Qu'il soit aimé des dieux ou pas, cela ne change rien au pieux.

Intermède

Euthyphron s'énerve et se décourage. Il n'est pas convaincu de l'utilité de la discussion.

En face de lui, Socrate reste calme et déterminé.

A partir de là, c'est Socrate qui va faire les propositions.

 

Troisième réponse : tout ce qui est pieux est juste

N'oublions pas que Socrate pense à son procès et qu'il cherche des arguments pour se défendre ; la relation entre le juste et le pieux est alors essentielle.

Quelle relation ?  Si tout ce qui est pieux est juste, tout ce qui est juste est-il  pieux ?

Le pieux n'est-il qu'une partie du juste ?  Oui, répond Socrate. Tout ce qui est juste n'est pas forcément pieux.

 

Pour aider Euthyphron qui a vraiment du mal à suivre, Socrate va proposer deux analogies :

 

. la crainte et le respect : deux notions proches doivent être distinguées. On peut craindre quelque chose ou quelqu'un sans le respecter. Au contraire, si on respecte, on craint….

 

. Les nombres et les nombres impairs. Pair et impair sont deux espèces d'un même genre.

Rapport qu'entretient la partie au tout.

 

L'analogie revêt une importance fondamentale chez Platon. Elle est l'auxiliaire de la dialectique.

 

Quatrième réponse : le pieux, ce sont les soins aux dieux

 

Euthyphron  est éclairé par les analogies et reprend courage ; la part du juste qui est pieuse, ce sont les soins aux dieux ; les soins concernant les hommes constituant l'autre partie du juste.

 

Socrate trouve la réponse insuffisante. Il va mettre Euthyphron sur la voie avec de nombreux exemples.

 

Les soins aux dieux leur sont-ils utiles ? Les rendent-ils meilleurs ?

Réfutation : non, on ne peut pas définir la piété par un de ses objets.

 

Euthyphron propose une seconde formulation de la 4ème réponse : le pieux, ce sont les services rendus aux dieux.

Les soins aux dieux se fondent sur les besoins des hommes qui prient et qui sacrifient pour obtenir satisfaction. Le pieux, c'est dire et faire ce qui est agréable aux dieux en priant et en sacrifiant.

Savoir dire et savoir faire. Mode de relation désintéressée de l'homme aux dieux.

 

Socrate y voit une sorte de relation commerciale, qu'il juge indigne, et même immorale, puisqu'elle amène à corrompre les dieux eux-mêmes.

 

Toute la discussion qui précède revient en réalité à la seconde définition : le pieux est ce qui est aimé des dieux.

Conclusion

C'est donc l'aporie.

En apparence, le dialogue semble tourner en rond. En fait, ce fut un détour nécessaire.
Pas forcément pour Euthyphron, mais utile pour Socrate. Derrière l'aporie apparente, se dessine une réponse.

 

Il y a donc un rapport d'identité entre le pieux et le juste. Le pieux est le juste, plus précisément la justice est l'essence du pieux.

Les hommes apportent respect, honneur et attention aux dieux, en dehors de ce qu'ils peuvent aimer ou pas.

Etre juste, c'est traiter chacun selon son être (son essence) en oubliant les déterminations accidentelles.

 

Philosophie et Religion

 

Le dialogue permet de situer la philosophie par rapport à la religion.

Euthyphron se présente comme savant en matière de religion, Socrate, lui, soutient qu'il ne sait rien de la piété.

 

Le thème de l'ignorance socratique est récurrent dans l'œuvre de Platon : ce n'est pas une ignorance négative, elle n'est pas un manque comme celle des prisonniers dans l'allégorie de la caverne, mais le résultat d'une longue réflexion qui le conduit à reconnaître le caractère inconnaissable du divin. Et comme les dieux sont inconnaissables, ils ne peuvent être des valeurs en eux-mêmes.

 

L'ignorance de Socrate en matière religieuse signifie que la religion ne peut fonder la morale. Dans son apologie, Socrate affirme que même le dieu Apollon ne peut pas mentir, cela ne lui est pas permis…Cette précision indique clairement que le dieu obéit lui aussi à une norme supérieure.

 

Alors que l'opinion commune trouve le fondement de la morale dans la religion, Socrate opère un renversement essentiel : seule la philosophie comme réflexion sur les valeurs est capable de réaliser la piété véritable.

Il n'y a pas de vraie religion sans réflexion sur les valeurs et leur origine.

C'est donc dans l'activité théorique, de réflexion, que se fonde la pratique pieuse.

 

Etre pieux, c'est être juste

Etre juste, c'est considérer chaque être pour ce qu'il est, lui donner selon ses besoins, en fonction de sa nature et de ses actes

Alors, être pieux, c'est philosopher, chercher, désirer l'essence, se mettre en quête des véritables valeurs qui se reconnaissent à leur universalité et à leur fondement rationnel.

 

La philosophie ne se confond pas avec la religion.

La philosophie exige un usage personnel de la réflexion.

La philosophie porte en elle les germes de la diversité et du dialogue. Le dialogue entre les philosophes eux-mêmes est essentiel ; c'est pourquoi Platon reprend des thèses de ses prédécesseurs.

Forme stylistique choisie par Platon : ni poème, ni prose, mais dialogues où la parole des autres est mise en scène. Platon ne parle jamais en son nom propre dans ses textes.

Le philosophe n'invente rien, il se contente de chercher ce qui existe déjà.

 

 

Religion et superstition

Socrate condamne l'anthropomorphisme et l'anthropocentrisme de la conception populaire et commune de la religion.

Le divin n'est pas un aspect de l'humain, ni une création de l'humain.

Etre pieux, c'est reconnaître l'être absolument autre du divin, le reconnaître comme tout autre.

Les pratiques cultuelles variables ne sont que des images de la piété, à mi-chemin entre la religion et la superstition.

"L'homme des temps homériques se croit toujours et partout entouré de dieux. Qu'une entreprise échoue ou réussisse, c'est toujours par la faveur ou l'hostilité d'un dieu que cela arrive ….

 

Si la piété ne se fonde pas sur une véritable exigence morale (ce que Socrate appelle son fameux daïmon, voix de la conscience supérieure),  alors elle n'est au mieux que l'expression d'un conformisme social, utile à la cité, mais injustifiable  car reposant sur des valeurs relatives. Au pire, la piété ne renvoie qu'à la crainte ou à l'ignorance.

 

Tout le dialogue est animé par une volonté d'intérioriser la piété. Dans sa quête de la vérité, l'âme accède au Bien comme Idée, c'est-à-dire comme principe universel inconditionné.

Raison véritable de sa mise en accusation : erreur d'Aristophane très significative. Comme la foule, à laquelle s'adresse la comédie, il confond Socrate et les sophistes et interprète la position de Socrate comme un athéisme. Mais comme le dira plus tard Epicure, "nier  les dieux de la foule, ce n'est pas être impie", c'est simplement refuser la superstition et la croyance aveugle. L'impie n'est pas celui qui fait table rase des dieux de la foule, mais celui qui pare les dieux des représentations de la foule."

 

Le double mouvement de la dialectique : ascension et descente

La dialectique n'est pas une tension entre des réalités contraires.

Le savoir véritable consiste non pas à posséder la vérité, mais bien à la construire méthodiquement à travers des processus logiques d'unification (ascension dialectique vers le simple), puis de distribution (descente dialectique vers le multiple).

La descente est appelée diérèse, du grec diairésis, division.

 

L'ascension ultime que réclame la dialectique ne vise pas une intuition intellectuelle du vrai mais plutôt une vue d'ensemble, synoptique.

Elle exige l'examen d'un dernier rapport : celui de toutes les vérités scientifiques à l'idée de Bien. L'idée de Bien n'apporte aucune vérité supplémentaire ni aucune certitude absolue.

Pour Platon, il ne suffit pas, pour être philosophe, d'être intelligent et savant, comme le sont les sophistes ; encore faut-il mettre sa science au service de l'homme.

 

Note :

Les pages des textes cités correspondent à l’édition Garnier-Flammarion.