Les dialogues de l'ignorant
Essence de la pratique platonicienne

 

Platon est d'une part l’héritier d’une pensée et d'une pratique initiatique, et d'autre part, il hérite de l’intuition de Socrate pour les adapter à l’Agora, la place publique. Grâce à Platon, l’art du dialogue devient l’instrument de la dialectique, d’une remontée vers la vérité et le divin. Il nous lègue une méthodologie précise pour tenter de sortir l’homme de sa prison mentale d’opinions, et d’illusions paresseuses. Les premiers pas ne sont pas ceux de l’acquisition de connaissances, mais l’apprentissage d’un décentrage vis-à-vis de l’outil de connaissance. Pourtant, fascinés par le savoir, nous cherchons bien souvent, dans son œuvre, un contenu et non une méthode de transformation.

 

Le constat : « Je sais que je ne sais rien »

Savoir et accepter que «je ne sais rien» est la condition nécessaire à une pratique philosophique transformatrice. L’homme est écartelé entre l'intuition qu’il possède en lui-même quelque chose d’infini, de génial, d’incomparable, et la confrontation quotidienne à sa finitude, à ses manques, à son imperfection. Souvent, par peur, ignorance, air du temps, il se contente de cet état de fait en jouant sur les apparences,  pour que le fini paraisse infini, le limité, illimité. Du point de vue de sa petite raison, accepter sa finitude l’amènerait à se mettre au service de quelque chose qui le dépasse, à aimer une sagesse supérieure à ses opinions du moment. Comme le tyran de Syracuse décrit par Platon, prêt à valider tous les changements de poste dans sa cité sauf le sien, l'homme peut accepter de tout penser sauf le fait qu'il pense mal. Pourtant, l’enjeu est de voir le mental comme un muscle à faire travailler au service de la sagesse. La conscience de l’ignorance s’acquiert. Cette connaissance donne naissance à l’attitude nécessaire pour que la pratique philosophique permette la transformation.

 

Les présupposés de cette pratique

Pour permettre le décentrage vis-à-vis du mental, Platon pose l’existence d’une unité au-delà des parties qui nous constituent. Cette unité ayant contemplé les idées avant son séjour dans notre corps est Sagesse par nature. Il suffit donc de se souvenir. La théorie de l’âme prisonnière illustre bien ce présupposé platonicien. Il y a combat pour prendre conscience d’une hiérarchie entre l’homme extérieur, temporel et l’homme intérieur, atemporel, source de toute connaissance réelle. La dialectique de l’Un et de l’Autre est dans cette hypothèse nécessaire pour vivre selon la vertu, et devenir sage.

 

Les ingrédients d’une pratique transformatrice

Le dialogue socratique nécessite l’acquisition de certaines attitudes, comme accepter de se tromper et se corriger, et de certaines compétences pour remonter vers l’unité, ou redescendre vers le monde et sa multiplicité. La condition essentielle est de vouloir ou aimer pratiquer et se transformer.

 

Nous allons évoquer les 6 étapes de la méthode platonicienne et, pour montrer son actualité, donner quelques exemples de questionnements socratiques d'aujourd’hui.

 

1/ La séduction

Platon, à travers la figure de Socrate, accroche l’adversaire, le fait venir et entrer dans le gymnase mental, le lieu du corps à corps philosophique. Que ce soit par le biais de la curiosité ou de l’intérêt, il attire l’autre sur le terrain de la pensée, de la recherche de la vérité. Eros est donc de la partie. Chasseur infatigable, le Socrate de Platon tend ses pièges, se renseigne, écoute pour encourager le citoyen à dialoguer, sans mentir ni manipuler.

 

2/ L’engagement

Une fois le dialogue entamé, Socrate, le questionneur, provoque l’engagement de son interlocuteur. Il lui fait radicaliser son choix, sa posture vis-à-vis d’un problème, ou d’un sujet de discussion. La neutralité bienveillante n’est pas de mise. Platon, à travers Socrate, cherche à faire prendre une position nette à l’autre. La question abordée sort de son indifférenciation, de sa banalité. Elle révèle les présupposés de l'interlocuteur ou permet de poser une hypothèse claire mettant en évidence une opposition, un problème. Socrate pousse à choisir, à sortir du confort de l’impensé ou de la nuance stérile des premiers propos.

En nous inspirant de Socrate, voici quelques questions que nous pouvons poser pour susciter l’engagement de notre interlocuteur :

«Quel est, pour vous, le plus important des divers éléments exprimés ?»

« Je ne comprends pas, pourriez-vous le dire en une phrase ? »

«Quel est l'intérêt de cette idée pour vous ?»

« Pourrions-nous reformuler votre idée de cette manière…? »

 

3/ Le combat et la chute

Une fois le dialogue engagé, chaque mouvement du corps, chaque parole est amplifiée, dramatisée. Le questionneur sent les résistances de son interlocuteur et le déstabilise en lui faisant entendre sa propre parole, son reflet inversé. Avec rapidité, il fait voir le cœur du problème, les contradictions, les paradoxes qui sont en jeu. Tout est bon pour décentrer l’adversaire, le faire sortir de son immobilisme. La tragédie doit se nouer, l’impensable doit surgir. Inévitablement, la chute du combattant approche. Mis en court-circuit, face à ses contradictions, l’interlocuteur sort de ses gonds ou accepte de mourir. C’est l’épreuve de distanciation avec ses opinions. Sans acceptation de cette mort, la pensée n’est pas au rendez- vous. La petite raison cherche à gagner du temps. Le questionneur la bouscule, la déplace, la fait tourner sur elle-même. Le problème est amplifié, ou diminué. C’est un sprint et non une course de fond. Socrate dévoile, prend par surprise, en interrogeant sans relâche sur le sens ou le non-sens de ce qui est dit.

 

 

Nous pouvons utiliser différentes techniques pour cette étape, relevées dans les dialogues de Platon :

 

Techniques jouant sur le mental

Suivre la pensée de l’interlocuteur pour arriver par conséquences successives à une aberration, à une position intenable. Ce mouvement se fait en remontant aux causes ou en en déduisant les effets.

Décentrer l’adversaire à travers des exemples de la vie quotidienne qui semblent sans rapport et permettent une prise de position opposée à celle de départ.

Faire voir les opposés dans ce qui a été dit. Utiliser les principes de la logique classique, comme ceux de l’identité, de la non-contradiction et du tiers exclu, pour créer une tension dialectique.

 

Techniques jouant sur l’affectif

Dramatiser, amplifier, sacraliser la parole. Déplacer l’enjeu au niveau de la société ou du monde. Mettre une loupe sur ce qui est dit, et faire voir les enjeux.

Feindre l’intérêt pour la thèse, aider l’adversaire à reformuler en radicalisant peu à peu sa position jusqu'à parvenir à ce que l’autre livre ses présupposés et sa véritable finalité.

Mettre en évidence le bon sens commun, les autres, à opposer à l’opinion de l’adversaire.

 

Lorsque la prise de conscience de la chute pointe timidement son nez, Socrate, le questionneur, accompagne l’adversaire dans sa chute et y met tout son poids. L’adversaire rend grâce, frappe le sol, reconnaît sa propre parole, l’accepte. C’est un instant fugace d’une mise à mort de l’égo. Le questionneur achève l’adversaire en insistant, en reformulant. Il faut par respect et par amour de l’autre, de son âme prisonnière, laisser le temps pour la prise de conscience de la chute. La dialectique de l’un et de l’autre est instaurée, le véritable dialogue peut s’établir.

 

Voici quelques questions possibles pour atteindre la chute et la mise à mort :

«Voyez-vous à quoi cette idée s’oppose ?»

«Voyez-vous la contradiction dans ce que vous dites ?»

«Où est le problème ?»

«Quels avantages trouvez-vous à votre position ?»

«Vous avez donc changé d’avis ?»

«Cela vous arrive-t-il souvent de vous contredire, de changer d’avis ?»

«C’est simplement aujourd’hui ou en général ?»

« C’est donc une habitude chez vous ?»

« Si l’on demande à ceux qui vous connaissent, que diraient-ils ?»

«Comment appelle-t-on une personne qui a ce type de comportement ?»

« Ce que vous venez de dire vous convient-il ?»

 

4/ La reprise du combat

Bien souvent, l’adversaire s’échappe, recule, fuit, se bloque, nie l’évidence.

Les postures précédentes reviennent. Socrate doit recommencer et faire chuter l’adversaire jusqu'à son assouplissement, son ouverture à l’étonnement, à une autre pensée que la sienne. Le combat peut finir par KO, dans une perte de repères, un oubli du sens. Il faut reporter le combat dans un délai raisonnable. L’épreuve de vérité reste rarement inutile. Le coup a été porté, le creux sur l’armure en garde mémoire. Le Socrate de Platon ne laisse pas indifférent.

Dans de rares cas, la chute n’est pas nécessaire. Vérifier reste pourtant salutaire : un travail mental réalisé sur une personnalité non formée est contre-productif car il renforce l’armure.

 

5/ La conceptualisation

Après la chute ou les chutes successives, une ouverture rare se produit parfois, la carapace laisse passer un peu de lumière, le pont-levis descend. L’acceptation de son ignorance par l'interlocuteur permet de passer à une relation philosophique avec Socrate. L’épreuve du miroir est passée. La distanciation s’est faite. Le travail d’accouchement et de conceptualisation peut commencer.

 

Voici quelques questions utiles à la conceptualisation :

«Si vous aviez une critique à formuler à l'encontre de votre hypothèse, qu’elle serait-elle? »

« Quelle est l'objection la plus consistante que vous connaissez ou que vous pouvez imaginer à l'égard de la thèse qui vous tient à cœur ? »

« Quelles sont les limites de votre idée ?»

«Quel lien faites-vous entre ce que vous venez de dire et ce que vous disiez tout à l’heure ?»

« Quel rapport entre tel et tel point ? »

« Pourriez-vous mettre en évidence l’enjeu de ce que vous venez de dire ? »

« Quel est le concept qui résumerait ce que vous venez de dire ? »

 

6/ La dialectique

La dialectique signifie en grec « parler l’un avec l’autre ». Ce dialogue devient possible lorsque le processus de pensée peut prendre en charge des propositions contradictoires. C’est le critère pour déterminer s'il y a pensée ou opinion. A partir de ces contradictoires, le travail essaie de faire émerger l’idée, l’être, l’essence unificatrice. La pensée peut alors se résorber dans l’unité, le feu divin, arrêt de tout discours.

 

Le Socrate de Platon nous fait voyager, nous met en mouvement. C’est un combat âpre mais amoureux, une rencontre de l’un et de l’autre pour enfanter dans le beau. La confrontation à une limite, une impasse, un paradoxe, un vide, nous invite  à les contempler, à  les accepter pour les dépasser. Nous devenons Ulysse, celui qui n’est « Personne », qui se dépouille de sa prétention à posséder le savoir pour être. Platon nous offre un chemin, une méthode pour l’odyssée de notre transformation : devenir un homme plus juste pour un monde meilleur.